Au-delà des oeuvres d’art. La spoliation des droits locatifs des juifs parisiens (1940-1966)
Sarah Gensburger (CNRS/Sciences Po Paris (CSO), Éric Le Bourhis (Inaclo(CREE)
22.06.2026
10:00 – 12:00
Germaine Tillion Saal & Online
L’actualité ne cesse de faire écho aux restitutions d’oeuvre d’art et autres biens culturels volés aux Juifs à Paris sous l’Occupation. L’année 2026 a ainsi vu la juste restitution de plusieurs ouvrages de la bibliothèque de Marc Bloch à ses descendants. Cette couverture médiatique donne pourtant une image déformée de la réalité sociale de la spoliation des juifs. Elle fait notamment écran à une autre spoliation, pourtant ordinaire et massive mais restée méconnue : celle des droits locatifs des familles juives parisiennes.
Cette dépossession a en effet jusqu’à récemment été ignorée des travaux historiens. Après dix ans de recherche, croisant l’histoire de la Shoah et celle du logement, un ouvrage récent a mis en lumière la réaffectation des droits locatifs des familles juives à de nouveaux locataires non-juifs par la préfecture de la Seine (ancêtre de la Ville de Paris), dans la suite du pillage du contenu des appartements par les services allemands de la Dienststelle Westen. Une politique publique a ainsi été instaurée pour satisfaire une population parisienne en mal de logements et reloger les sinistrés des bombardements alliés. L’arsenal de l’exclusion des juifs a été mis au service du fonctionnement d’un marché immobilier où l’on croise propriétaires, fonctionnaires, sinistrés, voisins, concierges et clients « pistonnés », en un mot la société parisienne dans toute sa diversité.
40 000 appartements ont été vidés et au moins la moitié d’entre eux ont été reloués alors que les Juifs étaient toujours titulaires des contrats de location, et pour beaucoup, continuaient à payer leur loyer. Après la Libération, un antisémitisme virulent s’exprimera autour de ces logements, le retour des juifs perturbant les arrangements du temps de l’Occupation : la République restaurée œuvrera finalement à limiter leur droit au retour. À ce titre, ces appartements sont les témoins des mécanismes qui ont permis l’élimination des Juifs de la société parisienne et leur étude conduit à renouveler la manière de penser le lien entre action de l’Etat français et attitude de la population française vis-à-vis du sort des Juifs.
Sarah Gensburger, sociologue et politiste, directrice de recherche au CNRS/Sciences Po Paris (CSO), a publié une dizaine d’ouvrages de sociologie et d’histoire, parmi lesquels Qui posent les questions mémorielles ? (CNRS Éditions, 2023) et Images d’un pillage. Album de la spoliation des Juifs (Paris, 1940-1944) (Textuel, 2010).
Éric Le Bourhis, historien, maître de conférences à l’Inaclo (CREE), est l’auteur de Seeking Accountability for Nazi and War Crimes in East and Central Europe: A People’s Justice?, (University of Rochester Press , 2022), avec Irina Tcherneva et Vanessa Voisin.
Avec Isabelle Backouche, historienne, directrice d’études émérite à l’EHESS (CRH), ils ont publié, en 2025 à la Découverte, Appartements témoins. La spoliation des locataires juifs à Paris (1940-1046). Lauréat de l’Albertine Translation Grant en 2025, l’ouvrage sera publié en anglais en février 2027 chez Rutgers University Press. La traduction allemande n’est pas encore en préparation.